Mon histoire commence ici.
Un jeudi matin nous voit nous réunir pour entendre des mots, des paroles magnifiques de force et de sincérité, des sentiments chuchotés, murmurés, affirmés haut et fort, amplifiés par la parole d’autres femmes. Nous écoutons les mêmes angoisses, les mêmes désirs. Un même individu pour mille vies, une voix unique pour un chant millénaire.
Et c’est Antigone que l’on convoque pour une femme qui résiste. Et la très jeune future maman de Cet enfant de J Pommerat pour le désir de mère. Elles sont là, elles nous ressemblent.  Nous sommes toutes en elles. Qui sommes-nous ? A quel enfant ressemblons-nous ? De quelle lignée de femmes sommes-nous les
héritières ?
Nous sommes à la fois le nourrisson et la mère grand, l’enfant que nous protégerons du monde et celui qui nous sauvera des autres. Nous le porterons cet enfant qui accomplira nos désirs trahis, nos rêves aux ailes brisées. Nous sommes toutes, ces destins singuliers. Celles qui résistent et celles qui ploient. Celles qui rêvent et celles qui affrontent la réalité à bras le cœur. Toutes parfaites de volonté, d’audace et d’amour… Et elle arrive.
J’ouvre le livre. Je lis le titre : L’Ogresse en Pleurs.
Les femmes du groupe sont là, attentives. Et celle qui cherche la position la plus confortable sur sa chaise. Et celle qui sourit anticipant un plaisir déjà goûté.
La lecture commence. Le texte prend son envol, poétique, envoutant, énigmatique, terrifiant. Je pose ma voix sur ces mots. Je tourne lentement les pages pour que l’image prenne toute sa place, sorte du livre, saute aux visages, emplisse les cœurs.
Au détour d’un silence, je lève la tête, regarde l’auditoire, captivé, apeuré, déjà pensif. Eperdu. Rien n’y fera. Peine, effroi, horreur, empathie, projection, identification ….. Tous convoqués. Puis viennent les derniers mots. La dernière page se tourne. Le livre se referme. Et là ne reste plus
que le silence qui s’étale et envahit la pièce. Tout le monde se regarde. Qui dira le premier mot ? Qui brisera le sortilège ? Qui reviendra à la vie ?
Enfin, nous parlons de nouveau : mère ogresse, enfant dévoré par amour, trop aimé, mal aimé….
En sortant une participante me demandera : « mais vous ne lisez pas ce livre aux enfants, quand même ? »

Œuvres citées :
- Antigone Sophocle trad P Demont livre de poche
- Cet enfant Joël Pommerat Actes Sud papiers
- L’Ogresse en Pleurs Valérie Dayre – illustrations Wolf Erlbruch Milan *